:: nouvelles galères, triste lagune ::

http://www.democraziakmzero.org/files/2013/09/654c28cb8e3bf974eba5d57582b7da94_701678.jpg Non, ceci n’est pas un photomontage. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce mastodonte est bel et bien sur le point d’entrer dans le Canal de la Giudecca depuis la gare maritime, et l’image ne comporte aucun trucage. D’ailleurs, on trouve pléthore de photos du même tonneau sur le Net. Alors, une fois encaissé le choc qu’elles provoquent, on voudrait se rassurer avec des mots. Du style ce monstre serait le seul de son troupeau égaré sur la lagune. Du genre pas de panique, voyons, on va arrêter ça, encore possible de stopper ces “dérives”, en s’y mettant tous. En se mobilisant pour hurler ni ici ni là-bas ni ailleurs. Non ?

Ben non. Loin bien loin de rassurer apaiser redimensionner, les mots ne font que confirmer que ces abominations sont bel et bien énièmes faits accomplis, et les images fidèles reflets du réel de cette belle planète.


En les voyant passer, depuis la rive tout en bas, on dirait juste un mouchoir vert ou un petit carré de pelouse entre cascades et châteaux de légende. Mais non, pas du tout, ce n’est pas une pelouse, il y a les tableaux d’affichage, et puis les paniers : c’est un terrain de basket. Tout ce qu’il y a de plus réglementaire, 14 mètres de largeur pour 26 de longueur. Les mômes de la Giudecca*, nez en l’air, le regardent défiler avec envie : les seuls terrains qu’ils connaissent, eux, sont ces deux rectangles de ciment lépreux situés tout au bord de la ville, sans la moindre ligne blanche au sol et sans filets aux paniers. Dans une ville médiévale au tissu urbain aussi dense que Venise, il est difficile de dégager l’espace pour un terrain de basket, même si là-haut sur le dix-septième pont-promenade du MSC Divina, on dirait que c’est tout petit.

L’erreur d’échelle est évidente pour quiconque arrive à Venise en avion, avec la chance d’avoir un siège avec hublot du côté droit de la carlingue. Venise est là, parmi les barene rescapées, on l’embrasse tout entière d’un seul regard, une forêt de clochers comme des épingles avec un grand crayon au centre, San Marco. Plus loin le Lido, et puis la mer. L’horreur, c’est juste ces quatre ou cinq gros rectangles de métal étincelant amarrés au sud-est, dans la gare maritime, un trident de ciment aussi grand que Sestiere San Polo**.

On dirait un montage photo, un collage, comme quand les enfants découpent les images de magazines pour adultes en les assemblant n’importe comment pour s’amuser du résultat absurde.

Ils ne ressemblent même plus à des bateaux, ces colosses de la mer qui mesurent jusqu’à 330-mètres de long, culminent à 65-70-mètres de haut, alors que les édifices du centre arrivent à peine à 20-mètres, avec les cinq étages des immeubles du Ghetto Vecchio où étaient entassés les Juifs. Quand ils passent, leurs 1-500-cabines font trembler les vitres et les planchers, ils bouchent la vue des fenêtres et privent entièrement de soleil les Zattere***, tandis que le curé de l’église du Rédempteur doit interrompre la messe. Mais le problème n’est pas seulement “esthétique”. Les problèmes, les vrais, ceux qui ont réuni en comité un grand nombre de gens déterminés contre les grands navires de croisière, ce sont des problèmes écologiques, sociaux, économiques, culturels et sanitaires.

Eh bien oui. Parce que les gros paquebots, figurez-vous, ça pollue. […] | Tommaso Cacciari, (« Ingorgo di navi-mostro a Venezia »), « Embouteillage de navires monstrueux à Venise », in Democrazia km0, 21 septembre 2013, chapitre du livre collectif No TAV d’Italia, coédition IntraMoenia-Democrazia km zéro

* La Giudecca est un des quartiers populaires de la ville, si si, il en reste…

** Le plus grand quartier de Venise.

*** Radeaux-appontements sur lesquels s’étalent en plein soleil de nombreuses terrasses de café, en face de la Giudecca.


Tout le texte est à la fois passionnant et très inquiétant, à l’instar de l’ensemble du livre qu’il faudrait traduire et publier et diffuser, m’enfin bon, pour cette fois on va zapper tout de suite aux derniers paragraphes du chapitre.

[…]

Je n’ai volontairement pas voulu parler du risque d’accident, bien qu’il soit présent en permanence, parce que je crois que le problème n‘est même pas là. Tout comme durant les siècles de la Sérénissime, dans ses relations périlleuses et constamment précaires avec la nature, les menaces pesant sur Venise et sa lagune ne proviennent pas tant d’un ou de plusieurs événements catastrophiques et imprévisibles, que de l’intervention humaine –ou de ses carences. Les interventions sur les eaux devraient dériver de choix profondément politiques. Ce devrait être des choix impliquant savoir technique et efforts financiers dans la direction d’un engagement et d’une coopération entre les intérêts privés et les biens communs, ceux des eaux et de la cité, ceux qui sont essentiels à la survie de tous.

D’ailleurs, qui a dit qu’il serait impossible de transformer un rapport d’exploitation unilatéral de la nature et des ressources en une forme d’économie qui en respecterait la fécondité, tout en visant la cohésion solidaire des intérêts sociaux en présence ?  | Tommaso Cacciari, op. cit.


La pincée d’optimisme saupoudrée au final, histoire de ne pas surligner les probabilités statistiques ? Autrement dit, on zappe, on croise les doigts ou on s’agenouille, et on médite. OK, mais que faire d’autre ?

Car quelques jours avant la mobilisation du printemps, sur l’autre versant de la botte, un porte-conteneurs avait heurté et fait crouler la tour de contrôle du port de Gênes, un des plus grands de Méditerranée, tuant sept personnes. Alors à Venise, forcément, il a été fait aussi, le rapide recensement de ces désastres maritimes que tous les armateurs promoteurs décideurs et autres experts proclament ri-gou-reu-se-ment im-pos-si-bles avant qu’ils n’adviennent.


Et si cela arrivait à Venise ? Si la tragédie de Gênes se répétait dans le cœur fragile de la Sérénissime, et si un navire rempli de passagers bien plus énorme que le pétrolier Jolly Nero allait se fracasser contre les édifices du décor architectural le plus célèbre du monde ? C’est pratiquement impossible, disent-ils. A Gênes aussi, c’était pratiquement impossible. Mais cela s’est produit.

[…]

En 2011, il y a eu 654 paquebots géants, et 663 en 2012. Plus les trois bonnes centaines de paquebots “ordinaires”. Au total, un millier de géants par an. Aller et retour devant San Marco, parce que l’autre trajet (canal des Petroli jusqu’à Marghera*, puis le long du canal Vittorio Emmanuele) est beaucoup moins romantique, enfin voyons. Ce qui fait, en moyenne, six passages par jour, avec des pointes record de 11  mastodontes et 35 000 croisiéristes certains jours. | Gianantonio Stella, « A Venise comme à Gênes », in Corriere della Sera, 7 mai 2013


D’autant qu’il est encore cuisant, le naufrage du Costa Concordia sur l’île du Giglio, un des fleurons de l’archipel toscan estampillé réserve naturelle en Méditerranée. La ravissante île de pêcheurs dont le port, bien trop petit pour les mastodontes, est situé juste derrière deux-trois écueils tellement minuscules… qu’ils ne figureraient même pas sur les cartes, selon le vaillant commandant qui en oublia de donner l’ordre de mettre à la mer d’autres chaloupes que la sienne.

Pour ceux qui auraient zappé les détails et les suites, Robin des Bois a publié un remarquable dossier sur le sujet, en prolongement de ses articles dénonçant déjà le scandale des ‘Gigantic’.

Tous ces Titanic garantis insubmersibles, promis-juré-craché-par-terre droits-dans-les-bottes, dont les naufrages finissent par se révéler à la longue de si rentables affaires, d’ailleurs.


Il y eut un grand déballage de nouvelles (et quelles nouvelles, mon dieu !) et de commentaires passionnés autour de la catastrophe, bien qu’un ton moins tapageur eût été plus convenable devant tant de victimes réduites à se débattre dans les flots, tant de vies misérablement gaspillées pour rien, et même moins que rien  : pour répondre à de fallacieux critères de réussite et satisfaire une clique de quidams fortunés et leur vulgaire besoin de luxe hôtelier (le seul luxe qu’ils goûtent), et parce que les grands paquebots, d’une façon ou d’une autre, rapportent – en argent et en publicité. |  Joseph Conrad, Sur le naufrage du Titanic (1912), traduit par Christophe Jaquet, Arléa, 2009


Bon, allez, suffit. Assez de catastrophisme trouble-fête, voyons plutôt le versant attractif du progrès : la Cité des Doges à la portée de toutes les bourses, le séjour en yacht pour familles élargies, la croisière de rêve enfin démocratiquement accessible à tout un chacun, champagne et cotillons pour tous.


La seule fois de ma vie que je suis monté sur un paquebot géant, c’était au chantier naval Fincantieri de Marghera*, il y a plus de dix ans, pour l’inauguration d’un bateau de croisière Disney. | Paolo Cacciari, « Grandi navi », Democrazia km0, 23 septembre 2013


rappelle un des promoteurs du comité de lutte pour que la lagune retrouve effectivement son statut de bien commun. En plus de celui de patrimoine-de-l’humanité-classé-par-l’Unesco et tutti frutti.

* Marghera est l’ex-quartier portuaire de Mestre, ville continentale la plus proche de Venise, industrialisé durant le fascisme et devenu depuis lors commune à part entière. L’essentiel du trafic et des rejets industriels dans la Lagune résulte des activités de Porto Marghera —chimie, sidérurgie, chantiers navals—, et le ‘chenal des pétroles’ fut creusé tout spécialement pour que les porte-conteneurs et autres mastodontes puissent y accéder. Avec l’actuelle désindustrialisation, ce foyer historique de luttes ouvrières est reconverti en pôle technologique de pointe. “Haute qualité environnementale”, va sans dire.


Cependant, en parcourant le beau bateau à quai en ce début de siècle, donc, après avoir découvert le stupéfiant kitsch du luxueux aménagement, en comparaison duquel


le Titanic serait un exemple de sobriété | Paolo Cacciari, op. cit.


le visiteur avait déjà, surtout, remarqué l’omniprésence des slot machines.

Les machines à sous pour flamber sans frontières, tristes automates à se ruiner en duty free. Une de ces calamités qui sature littéralement l’espace public italien depuis quelque temps. En arcades et en boutiques multiples dans les rues, les halls de gare ou les centres commerciaux, bien sûr, mais aussi et jusque dans les bureaux de poste et à bord des TGV, où tout le monde s’éclate au bingo en ligne pendant les quarante minutes de béton du tunnel connecté wifi entre Bologne et Florence.

“Ne t’empoisonne pas au TGV” est pourtant taggué à l’entrée nord de la gare de Bologne, “NO TAVvelenar” !

Toujours est-il qu’il y a dix ans donc, on expliqua aux visiteurs du beau bateau tout neuf qu’un paquebot de croisière digne de ce nom comporte forcément deux précieux joyaux.


Primo le casino (avec deux, trois ou quatre salles de jeu, selon la taille du navire) ensuite la salle de commande sécurisée, située dans un caveau* inaccessible et inexpugnable des parties basses du navire, qui prend automatiquement les commandes en cas d’attaque terroriste. | Paolo Cacciari, op. cit.

[* en français dans le texte]


Et quand on sait qu’avant d’entrer en politique le Silvio avait fait une triomphante carrière d’animateur de croisière, on se dit que c’est une mode qui risque de faire pas mal de victimes. Celle du quadruple casino flottant low cost.


Durant une des dernières manifestations du comité No Grandi Navi, nous avons essayé de bloquer l’accès à la gare maritime. Le déchaînement de fureur des croisiéristes nous a alors fait bien plus peur que la police. Ils arrivaient à l’embarcadère du Tronchetto depuis Piazzale Roma et depuis la gare, en traînant derrière eux bagages, enfants et personnes âgées, dans la crainte d’être en retard pour l’embarquement.

J’ai éprouvé alors la sensation aiguë que la bataille contre les grands paquebots de croisière (que je ne voudrais voir ni dans la lagune, ni ailleurs en Adriatique ou dans n’importe quelle autre mer), était perdue d’avance. Comme la lutte contre la drogue, contre les jeux de hasard ou la prostitution. Il est inutile d’espérer éliminer les dealers, les proxénètes ou les pourvoyeurs d’esclaves sexuelles tant qu’il existera –dans un monde dominé par le libre jeu du marché– une demande irrépressible pour ce genre de “biens et services”.| Paolo Cacciari, op. cit.


Ni ici ni ailleurs. Évidemment.

Et même si c’est une bataille perdue d’avance, va bien falloir la mener quand même. Tout aussi évidemment.

Alors, printemps 2013, première grande apparition publique et d’emblée forcément internationale du Comité, deux jours de rencontre et de lutte.


[…]

Les grands navires de croisière sont la dernière version vénitienne des GPII . Une version titanesque, une faramineuse insulte à la ville, une redoutable menace à la santé de ses habitants, à la sauvegarde du patrimoine historique et monumental de Venise, une attaque contre la survie de l’écosystème lagunaire. Ce désastre s’accomplit sous les yeux du monde entier.

Il est temps de dire Assez, ça suffit !

C’est pourquoi le comité No Grandi Navi — Laguna Bene Comune (Non aux gros paquebots – La lagune est un bien commun) a décidé de lancer une grande mobilisation nationale et internationale pour le week-end des 8 et 9 juin 2013. Deux jours de lutte et de rencontre pour tous ceux qui, en Vénétie et dans toute l’Europe, se mobilisent contre les grands travaux inutiles imposés. Car les gros paquebots ne sont au fond que l’expression la plus visible d’un système politico-affairiste qui pourrit la vie de cette région depuis trop longtemps, en générant de gravissimes dégâts économiques, sociaux et environnementaux.

Le moment est venu d’une grande mobilisation des citoyens contre les GPII et pour un modèle de développement différent et participatif, pour une nouvelle ère de démocratie et de défense des biens communs.

Le moment est venu de se défaire des “pouvoirs forts” qui empoisonnent la vie de cette ville. Cet appel part de Venise pour s’adresser à tous ses habitants, ainsi qu’à tous les mouvements (No Dal Molin, No Tav, No Muos), tous ceux qui dans les régions, en Italie et dans toute l’Europe se battent contre le ciment, la pollution, la corruption et les GPII. Il s’adresse aussi à l’administration municipale, qui doit se mettre enfin au service de cette exigence de changement. | Comité No Grandi Navi – Laguna Bene Comune, juin 2013


A voir les images de Venise pavoisée de drapeaux blancs barrés de rouge ce dimanche-là, on peut dire que cette manifestation de juin fut une réussite : plein de joyeuses petites barques ont effectivement empêché le passage des mastodontes dans le canal de la Giudecca, toute l’Italie en a parlé, journaux télévisés compris. Au point que les autorités se sont engagées de façon décisive en commençant à envisager quelque chose qui ressemblerait éventuellement à un vague souci d’instaurer une commission d’évaluation. Disons.
Donc les opposants ont remis ça pour la rentrée, à la nage cette fois, le jour même où à Chiomonte, en Val di Susa,


… le chef de la police, le nouveau préfet de Turin (ex-sous-chef de la police) et le procureur en chef de Turin profitaient de leur visite dans la vallée pour annoncer que deux cents soldats supplémentaires allaient s’ajouter à ceux déjà présents sur le terrain pour faire démarrer le percement du tunnel “géognostique” ou “de service”…| Pierluigi Sullo, (« Eroi e terroristi »), « Des héros et des terroristes », Democrazia km 0, 23 septembre 2013


Histoire de marquer leur fraternelle solidarité avec les No TAV et tout le mouvement contre les GPII les méga-navires de croisière n’étant rien d’autre que des


“grands projets flottants”| Pierluigi Sullo, op. cit.


Comme le savent forcément, parmi tant d’autres, les amateurs d’art du monde entier qui expriment leur sympathie sur le compte FB du Comité.

Mais pas la presse grand public, apparemment, qui s’est évertuée à présenter les No TAV de montagne comme des terroristes (peut-être parce que leur mouvement qui dure depuis plus de vingt ans est en passe de faire un peu trop d’émules, la ville de Messine, par exemple, ayant élu au printemps 2013 un maire anarchiste pacifiste anti-mafia et leader du mouvement NO Ponte, qui a eu fin novembre l’idée saugrenue de réquisitionner un village de vacances pour y loger ces immigrés dits clandestins que les accords intra-européens autorisent pourtant à parquer dans des camps quand ils parviennent à survivre à la traversée de Mare Nostrum, mais fermons vite la parenthèse), No TAV piémontais estampillés terroristes, donc, par opposition aux héroïques baigneurs vénitiens…

La Stampa, journal de Turin (fondé par la famille Agnelli ex-propriétaire de la FIAT), a même repris tel quel l’incipit du communiqué de l’agence de presse Ansa :


“Comme le héros de la place Tienanmen, immobile à mains nues face aux chars d’assaut, les activistes du Comité ‘No-Grandi-Navi’ de Venise se sont opposés physiquement au passage des géants des mers : en plongeant dans la lagune pour se rendre maîtres une heure durant du Canal de la Giudecca.”| Pierluigi Sullo, op. cit.


Tout ça parce que plusieurs célébrités politiques et du showbizz s’étaient prononcées contre les vilains gros bateaux, et que le ministre de l’environnement Orlando, du Partito democratico,

s’était déclaré « favorable à une option zéro » sur les grands navires dans la lagune ; dommage qu’il n’y ait pas pensé avant samedi, vu que la précédente réunion solennelle réunissant quelques jours plus tôt ministres, autorités portuaires, maire de Venise, bref tout le monde sauf les citoyens du Comité No Grandi Navi, s’est conclue en décidant de renvoyer toute décision à fin octobre.| Pierluigi Sullo, op. cit.


En tout cas, l’événement de la rentrée rencontre un vague écho dans la presse internationale. Le Monde, par exemple, publie dans ses pages “Planète” un long article de son correspondant à Rome, «_La multiplication des paquebots géants menace la lagune_» (dont le premier tiers est accessible en ligne sans abonnement).

Michel de Pracontal, quant à lui, fait paraître fin septembre sur son blog Mediapart-Le Club un post à partir d’une nouvelle étude publiée dans Nature et utilisant des mesures satellitaires pour cartographier en détail


le mouvement de subsidience complexe qui affecte le sol de la Cité des Doges. | Michel de Pracontal, «-Sauver Venise des eaux-», in Mediapart-Le Club, 28 septembre 2013


D’où il ressort, ce qui ne devrait pas trop surprendre, que

Les parties les plus anciennes, antérieures au XVIème siècle, ont été construites sur des îlots sableux consolidés. Ces zones sont celles qui s’enfoncent le plus lentement, et certaines d’entre elles sont stables. En revanche, la partie qui a été construite ensuite a été construite en remplissant des canaux ou des zones peu profondes de la lagune, et elle est plus instable. | Michel de Pracontal, op. cit.


Tandis que l’article évite de s‘appesantir sur la catastrophique pollution INDUSTRIELLE qui tue la lagune depuis quelques décennies —puisque c’est surtout DES EAUX, qu’il faudrait sauver Venise, s’pas_? comme Ubu_? euh, pardon, Boudu…— mais pas de noter que

Actuellement, ce sont principalement les activités de restauration destinées à préserver certains monuments qui provoquent l’enfoncement de certaines zones.| Michel de Pracontal, op. cit.

tiens donc, ben voyons, avant de conclure sur le calamiteux projet MOSE

Pour protéger la cité, un coûteux projet européen, MOSE, a été lancé en 2003, consistant à construire des rangées de vannes mobiles qui isoleront la lagune de la mer Adriatique au moment des pics de marées. | Michel de Pracontal, op. cit.

plus commentaire élogieux d’un lecteur qui n’hésite pas à affirmer

Pour le reste (réchauffement climatique) le projet MOSE semble bien le plus adapté. Ce qui impacte, accidentellement, le plus le niveau de la mer, c'est la pression atmosphérique. Grande marée + basse pression, c'est toujours la catastrophe assurée. La réalisation de rangées de vannes levées dans les passes uniquement pendant les plus hautes eaux est alors effectivement la meilleure réponse, en termes économiques et en termes écologiques, à ces événements qui vont se multiplier. | DIOGENE DE TOURS, en commentaire à Michel de Pracontal, op. cit.

Et c’est seulement un peu plus bas dans les commentaires qu’apparaît enfin un échange avec images, notamment, sur les mastodontes de croisière.

Bon, mais de là à taxer de calamité le projet MOSE, faudrait quand même pas exagérer. Ah oui ? Tiens donc. Revenons sur ce qu’en disent les Vénitiens.

De ce gigantesque projet de dispositif hydraulique dont l’acronyme, évidemment pas par hasard, (s’écrit et) se prononce en italien ‘mozé‘, c’est-à-dire Moïse.

A commencer par une célèbre Vénitienne d’adoption. Par exemple.


Ces deux dernières années avaient vu davantage de hautes marées, à des moments inhabituels, et même si la plupart des gens – et tous les pêcheurs – pensaient que c’était le résultat des interventions brutales du projet MOSE à l’entrée de la lagune, les sources officielles niaient ce fait catégoriquement.
Foa, le chauffeur de la questure, frisait l’apoplexie chaque fois que l’on abordait le sujet. Il avait appris les mouvements des marées en même temps que l’alphabet et il connaissait aussi bien le nom des vents qui traversaient l’Adriatique que les prêtres les noms des saints. Sceptique dès le début, il avait observé, pendant des années, la croissance du monstre en métal et avait vu toutes les protestations balayées par le flot des jolis subsides européens, envoyés pour sauver la Perle de l’Adriatique. Ses amis pêcheurs lui parlaient des nouveaux tourbillons qui agitaient violemment la mer comme la lagune, et des conséquences des dragages pharaoniques qui avaient été effectués les dernières années. Personne, déplorait Foa, n’avait daigné consulter les pêcheurs. Au contraire, les experts – Brunetti se souvenait d’avoir vu Foa cracher après avoir prononcé ce mot – avaient pris les décisions et d’autres experts obtiendraient, cela ne faisait aucun doute, les contrats pour la construction. | Donna Leon, L’inconnu du Grand Canal (Beastly Things, 2012), traduit par Gabriella Zimmermann, Calmann-Lévy, 2014


Curieux, non ? Alors que les personnages de Donna Leon, tout flics soient-ils, ont généralement une sensibilité écologique marquée, et qu’il s’agit là du

plus important programme environnemental de défense, récupération et requalification jamais entrepris par l’État italien | it.wikipedia

Tiens tiens.

Retour sur le début du communiqué de printemps.

C’est à Venise que naquit, il y a une trentaine d’années, l’ancêtre de bien des anomalies : c’est ici que pour la première fois l’État a attribué tous les travaux de sauvegarde de la lagune à un seul et unique consortium. C’est ainsi que le Consortium Venezia Nuova a pu drainer au profit d’un groupe très restreint d’entreprises privées des milliards d’euros de fonds publics, dont une partie seulement devait aboutir dans cette monstruosité de géo-ingénierie baptisée MOSE.
Comme par hasard, la société Mantovani de l’ingénieur Baita (récemment mis en examen pour fausses factures et constitution de caisse noire) est la principale actionnaire du Consortium, avec d’autres entreprises que l’on a décrites précisément comme le cœur du “système Galan”. Du nom de l’ex-gouverneur [équivalent du conseil général] représentant le versant politique d’une économie qui a produit des politiques de prétendu développement complètement en dehors de tout contrôle démocratique. Une histoire d’affaires et de ciment qui se sont déversés sur notre région, au nom de la concession unique, à grand coup de financements de projets et d’attributions de marchés publics, sans que les citoyens ni les instances locales puissent jamais peser sur les décisions les plus importantes.
La Société Mantovani Spa possède deux pôles d’intérêts majeurs à Venise : outre le projet MOSE, il y a entre autres le creusement de canaux portuaires et la scandaleuse opération de spéculation sur le Lido qui concerne le “trou” de Palacinema, l’ex-Hôpital al Mare et la méga-darse San Nicolò.
Enfin, le système Galan à Venise trouve dans l’autorité portuaire et la VTP (Venezia Terminal Passaggeri) deux piliers importants. La première, conformément au bon vouloir de Silvio Berlu et de l’ex-gouverneur de Vénétie, est présidée par Paolo Costa et le second par Sandro Trivisanato, tous deux fervents défenseurs de l’indéfendable : garantir le passage des paquebots de croisière géants dans la lagune pour le plus grand intérêt des lobbies d’affaires et des sociétés multinationales d’armateurs. Le tout contre le droit des citoyens à la santé, à la sécurité et surtout contre leur droit de décider du sort de leur propre territoire.
[…] | Comité No Grandi Navi – Laguna Bene Comune, juin 2013

Pas forcément nécessaire de dérouler un à un les méandres des montages financiers européo- berlusconiens mais indispensable, par contre, de revenir sur le chapitre du livre No TAV d’Italia. Celui qui énumère précisément tous les ravages environnementaux provoqués par les méga-paquebots avant d’expliciter en quoi, inévitablement, le projet MOSE est une giga-catastrophe de plus pour le biotope lagunaire.
Après un petit détour de rappel sur les gros bateaux. Même si on avait dit basta le catastrophisme.


Eh bien oui. Parce que les gros paquebots, figurez-vous, ça pollue. Mis à part les hectolitres de spritz*que sirotent les habitants, on pourrait penser que la vie à Venise est très saine : les déplacements quotidiens dégourdissent les jambes puisqu’ils se font à pied, et il n’est pas question d’air pollué aux particules fines puisqu’il n’y a pas de voitures. Or, ce n’est pas du tout le cas. Le registre des cancers de l’Institut oncologique régional de Vénétie attribue à l’archipel de la ville de Venise la première place sur le podium de la triste compétition inter-villes italiennes pour le nombre de décès par cancer des poumons.

Les statistiques de santé publique manquent auprès de l’ULSS de Vénétie pour relier ces décès à des causes précises, mais on ne peut certes pas exclure que le passage continuel de ces “bisons des mers” ait quelque chose à y voir. D’autant que, depuis le naufrage du Costa Concordia, plein de gens de ce pays ont découvert que lesdits bisons se nourrissent de carburants bon marché, lourds et sales.

Il suffit de penser que les normes internationales autorisent les compagnies de navigation à utiliser des carburants avec une teneur en soufre de 4,5 % (contre 0,0015 % pour les véhicules automobiles, soit trois mille fois moins). Des études américaines aussi précautionneuses que celles de WashPIRG en 2005 estiment les émissions d’un navire de croisière équivalentes à celles de 14 000 automobiles.

 […] | Tommaso Cacciari, (« Ingorgo di navi-mostro a Venezia »), « Embouteillage de navires monstrueux à Venise », in Democrazia km 0, 21 septembre 2013, chapitre du livre collectif No TAV d’Italia, coédition IntraMoenia-Democrazia km zéro

* Apéro typiquement vénitien.


Rapidement, on avait dit rapidement. Abréger, donc. Mais comment faire ? Comment serait-il possible de zapper, sans même rappeler que ces mastodontes n’éteignent JAMAIS les moteurs. Comment ne pas hurler en lisant que

L’Union européenne a approuvé ces jours-ci, le 22 mai, une directive qui abaisse à 1_% la concentration de soufre dans les navires. Ce qui, prétend le Finlandais Satu Hassi, promoteur de la directive, devrait permettre « d’épargner des dizaine de milliers de vies ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : des dizaines de milliers de vies. Dommage, la mesure n’entrera (peut-être) en vigueur qu’à partir de 2020. | Tommaso Cacciari, op. cit.

Rapidement, on a dit rapido.

Donc, après abréviation de la pollution aérienne, pas un mot sur le boucan infernal et zapper les dizaines de radars de bord, six par navire en moyenne, eux aussi toujours allumés, ce qui fait que

le promeneur qui déguste sa glace sur le quai en admirant la Pointe de la Douane reçoit en fait l’équivalent d’une vingtaine de radiographies dans tout le corps. | Tommaso Cacciari, op. cit.

Vite, on se dépêche.

Pas le temps de faire escale à San Giorgio avec sa basilique palladienne, ses cloîtres et ses œuvres du Tintoret, dont le sol s’incline à vue d’œil parce que c’est juste devant que les mastodontes doivent virer de bord à pleins gaz de leurs 30_000_chevaux-vapeur. Mais pas grave, paraît qu’on voit à peine quelques vaguelettes en surface, ça déplace juste le fond du bassin, neuf mètres à cet endroit-là. C’est la fameuse “dislocation”, phénomène que l’on sait désormais mesurer et transcrire très précisément en abscisse et ordonnée à partir d’une formule mathématique hyper-compliquée.

Bref. On le traduira une autre fois, le chapitre entier qui détaille les dégâts irrémédiables déjà avérés.

Là, c’est MOSE, qu’il faut aborder. Sans jeu de mot. Juste un gros paragraphe dans tout le chapitre des No TAV d’Italia.

Juste traduire ce que Wikipédia n’explique pas, l’article de propagande consciencieusement récitée se terminant sur un encadré réprobateur, ulcéré offusqué par les critiques au projet insuffisamment sourcées.


[…]

Parce que les dégâts ne s’arrêtent pas aux édifices, aux constructions de la ville. Le phénomène de “dislocation” est en train de provoquer des dégâts irréversibles dans tout l’environnement lagunaire. Si Venise est un miracle d’équilibre entre la pierre et l’eau, la Lagune est à son tour un équilibre fragile entre l’eau et la terre, entre terre et eau.

Eau salée, marine, et eau douce des fleuves avec les sédiments qu’ils charrient. L’argile et le sable apportés par les fleuves au cours des siècles ont donné à la Lagune ses caractéristiques barene, ces langues de terre jamais complètement submergées ni complètement émergées, séparées par une multitude de minuscules canaux sinueux, les ghebi, que l’on ne peut parcourir qu’en barque, à la rame. Violet et jaune à la fin de l’été, le paysage typique de la Lagune vénitienne constitue un habitat unique et impossible à reproduire pour des dizaines d’espèces de plantes, d’oiseaux, de poissons et de coquillages. Tous mis en danger par la “dislocation”.

Quand les navires géants passent dans les canaux portuaires, artificiellement creusés à 10-12_mètres de profondeur sous le niveau de la mer (de véritables “autoroutes” pour l’onde de marée), les masses d’eau repoussées sur leurs flancs se répercutent sur tout le fond lagunaire, le déplaçant en moyenne de quelques dizaines de centimètres. Ces mini-tsunamis (lents mais dotés d’une force incroyable) labourent littéralement le fond de la lagune en soulevant des millions de mètres cubes de sédiments (dont une grande quantité est empoisonnée par des années de rejets du pôle industriel de Marghera), avant d’être ensuite littéralement “aspirés” dans le canal portuaire par la dépression qui se creuse à la poupe du paquebot derrière son passage. Avec pour résultat que les sédiments sont poussés par la marée hors des embouchures du port, puis dispersés en mer.

Tous les fonds se creusent inexorablement, le barene disparaissent et, avec elles, l’extraordinaire biodiversité dont elles étaient porteuses. La Lagune ressemble ainsi toujours plus à un bras de mer et ça, tous les pêcheurs, de même que les ingénieurs et les architectes qui constituent le Comité No Grandi Navi en sont bien conscients. C’est bien pour ça qu’ils ont tant insisté pour qu’on ajoute Lagune Bien commun en sous-titre du Comité. Parce qu’ils savent pertinemment que la disparition des barene et de la morphologie lagunaire traditionnelle est une tragédie, non seulement pour les espèces avicoles, mais bel et bien parce que ce sont elles, les véritables défenses de la ville contre la force de la mer. Ce sont les barene et les ghebi, qui constituent le seul et unique authentique frein à la vague des grandes marées et à l’acqua alta.

Et certainement pas ce dispositif MOSE. Ils ne serviront à rien, ces millions de mètres cubes de ciment et de fonds publics attribués à des constructeurs privés. Pas plus que n’importe quel autre improbable grand œuvre emblématique de l’ère industrielle. Pour sauver Venise, il suffit de rétablir son assise hydro-morphologique, il faut respecter sa Lagune et la refaire fonctionner, en la considérant comme un véritable organisme, complexe et vivant.

Pas besoin de “bouchons” temporaires entre mer et Lagune, qui ne feront que bloquer la “respiration” lagunaire, celle que dès le XVIe siècle on savait bénéfique pour son action de nettoyage et de rénovation des eaux, exercée jusqu’au tréfonds du plus minuscule canal.

Il suffirait de rétablir la profondeur naturelle, à commencer par les embouchures portuaires, mais ça, justement, ça empêcherait les paquebots géants de passer.

Le dispositif MOSE n’est fonctionnel qu’au maintien d’une direction portuaire lancée à la poursuite du gigantisme, il ne sert qu’à entretenir un modèle de développement chaque jour plus insoutenable et insupportable.
[…] | Tommaso Cacciari, op. cit.

Voilà. Tu m’étonnes, qu’il en crache de rage, le pilote de la Questura. Même en fiction.

Pas besoin de ”sources”, notes en bas de pages, courbes paramétrées, photos satellitaires et autres animations 3D, pour piger ça.

Biodiversité d’irremplaçables zones humides en très grand danger, ça tendrait même à préoccuper de plus en plus de monde, sur cette belle planète.


Le comité No Grandi Navi – Laguna Bene Comune est né le jour de la Beffana*, le 6 janvier 2012. Au cours d’une joyeuse et nombreuse assemblée, autour de la grande table jaune de l’atelier du squat Morion, centre social de Venise plein à craquer pour l’occasion. Un petit miracle s’est accompli ce jour-là : des associations diverses, dont certaines soulevaient déjà depuis des années le problème des paquebots dans la lagune, ont eu le courage de renoncer à prétendre avoir été les premières, en fusionnant entre elles et avec tous ceux qui étaient présents, indépendamment de l’âge, du métier,
de la sensibilité et de l’orientation politique. Un petit bien commun gouverné essentiellement par deux règles fort simples : le Comité ne soutient que ce en quoi tout le monde se reconnaît, c’est-à-dire “Gros paquebots hors de la lagune” et le Comité décide tout en assemblée. Un point, c’est tout, as simple as that, comme on dit en anglais. | Tommaso Cacciari, op. cit.

* Ce qui s’affiche comme “Épiphanie” sur les calendriers est fêté en Italie comme la Beffana, sorcière bienveillante qui remplit de friandises les chausses des enfants sages… et de charbon, c’est-à-dire de friandises foncées —réglisse, chocolat noir, nougat au pavot…— celles des enfants pas sages. C’est la dernière occasion de festoyer avant le sombre carème qui va durer jusqu’au Carnaval.


Alors, quand ils vont souffler leur première bougie, les zadistes de la Lagune, qu’ils soient bien certains que nous sommes désormais innombrables, de tous âges et de partout, de tout cœur avec eux en lutte contre ces nouvelles galères.
Aussi longtemps qu’il le faudra.

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> le comité No Grandi Navi détournant parfois son site web

http://www.nograndinavi.it/

vers l’enclos FB, on peut librement consulter l’essentiel des posts ici

http://www.eco-magazine.info/
liens manquants

> Noslot machines (très problématique, car opposition active aux mains des léghistes)

> et crédit de la photo (manquant sur site democraziakmO)

 



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Paris, 27_XII_13 - 20_VI_14